Islam pour mémoire vu par Mohamed Kacimi (romancier et dramaturge)

Disparu il y a deux ans, Abdelwahab Meddeb occupait une place de vigie qu’il sera difficile de remplacer. Issu d’une famille de lettrés tunisois, baigné de culture coranique et arabe, Abdelwahab prendra appui sur ce legs des ancêtres pour développer une critique radicale du patrimoine et de la tradition. Romancier, poète, essayiste, il consacre sa vie et son œuvre à fouiller la tradition musulmane, nécrosée depuis mille ans, pour mettre à jour ce qu’elle recèle, ou cache encore comme poésie ou rationalité. Virtuose dans les deux langues et cultures, Meddeb était un  poète jongleur capable de passer d’Al Kindi à Paul Celan, de Bistami à Heidegger, d’Ibn Arabi à Nerval. Homme de toutes les ruptures, et des dépassements, obsédé par la tentation de l’homogénéité qui gangrène le monde actuel, Meddeb considérait que la vraie identité c’est le parcours qui met l’individu hors de soi; tout comme, à ses yeux, la pensée ne peut être crédible que si elle se fait contre les siens. Il avait tenté enfin cette aventure prométhéenne, vouloir arracher le Dieu de l’islam au dogme et à la religion pour le remettre à sa vraie place : un absolu qui nous interroge et qu’on peut remettre en question, sans risquer la mort ou le bannissement.

Bénédicte Pagnot consacre à la figure attachante, et parfois déroutante, de Meddeb, ce documentaire, sensible, poétique, rythmé par sa voix posée et mélodieuse. Plutôt que de s’atteler à un panégyrique, elle met ses pas dans ceux d’Abdelwahab et développe sa quête et ses interrogations personnelles en suivant les prises de parole, les voyages, les conférences ou les œuvres du poète. Qu’est ce que l’Islam, l’identité, la tradition, l’altérité, la liberté, quelle place est réservée aux femmes, que signifie la révolution, comment être athée en pays musulman ?

Les commentaires de Meddeb sur Goethe et Hafiz,  l’emmènent à Shiraz où elle découvre ce peuple iranien qui vénère encore ses poètes comme des prophètes. Puis elle le suit à la trace de Tel Aviv à Jérusalem et de Jérusalem à Ramallah, toujours à l’écoute du poète fustigeant la maladie de l’islam ou l’amnésie et des Juifs et des Arabes par rapport à leur propre histoire.

Et quand la réalisatrice s’arrête à la Mosquée cathédrale de Cordoue, Abdelwahab émet le vœu que ce symbole de la Reconquista s’ouvre à jour aux prières de toutes les religions du monde et même aux prières profanes des poètes

De Shiraz, à Cordoue, de Sidi Bouzid à Dubaï, de Jérusalem à Tanger, le documentaire de Bénédicte Pagnot est un voyage intime qui nous fait non seulement redécouvrir la pensée de Meddeb et nous fait réentendre sa voix, mais il nous dévoile en même temps un monde de l’Islam qui tantôt nous terrifie tantôt nous envoûte.

Publicités